Sitis

Publié le par Tmnath

Table des chapitres


      8.

         Le bus me mène de plus en plus loin, hors de la ville. J'ai pris soin de m'installer du côté gauche du véhicule, histoire de pouvoir apercevoir l'extérieur. Depuis que je suis à moitié aveugle, c'est le genre de réflexes que je vais devoir prendre. Avec le peu de recul que je peux prendre, j'ai fini par plutôt bien accepter mon état. Ma survie dans ce train tient déjà du miracle, je me réjouis d'avoir au moins un oeil restant. Et quand je vois ce qui est arrivé au roux, me plaindre serait absurde.

Le car ralentit, les portes s'ouvrent et je descends. Il est temps de clore ce chapitre. Je regarde autour de moi. Ce quartier n'est que trop passé au journal télévisé. Si je peux me fier à ce qu'ils disaient, c'est un lieu sensible où il ne fait pas bon traîner le nuit tombée. Je presse le pas vers l'immeuble gris qui m'attend plus loin. Armé de ma franchise et d'un noeud à l'estomac, je franchis la porte du hall. Je glisse sur le palier et fait retentir une sonnette qui résonne à travers la cage d'escalier. Un pas discret gratte sur le sol de l'autre côté, et je comprends qu'on m'observe à travers le judas. Elle m'ouvre, et me jette un regard interrogateur. Je ne dis rien. Les secondes passent, son visage timide s'anime lentement. Sa bouche se tord, et murmure :

- Il ... ?

Je m'y suis préparé. L'univers se concentre sur ma réponse, le futur change.

- Oui.

C'est un coup de poignard que je me devais de porter. Des larmes discrètes soulignent sa pupille. Elle me laisse entrer sans un mot. Je jette un coup d'oeil rapide. Je ne saurai dire si l'appartement était décoré avec goût, mais les piles de livres éparpillés le long des murs provoquaient chez moi un sentiment familier. Je la suis lorsqu'elle tangue vers le salon, et la vois se laisser choir sur le canapé. Je m'assieds prudemment à un mètre d'elle. Tandis qu'elle regarde le sol, le silence s'installe. Peut-être est-ce parce que je suis là, mais elle reste forte. Son visage n'exprime aucun émotion, mais ses yeux sont sincères. Elle s'en doute. Elle a essayé de s'y préparer. Mais ce n'est jamais assez.

- A-t-il souffert ?

Sa voix était pleine de retenue, ses sentiments étaient prêts à exploser.

- Non. Il est parti sans un bruit, comme dans un sommeil.

Elle continue à fixer le sol, impassible. Je n'ai jamais été autant mal à l'aise, mais je dois aller jusqu'au bout. Je ne sais pas par où commencer, ni quoi dire en particulier. J'ai comme le devoir de briser ce mur.

- Nous étions devenus très proches, récemment. Je passais le voir dès que j'en avais l'occasion, nous parlions énormément ensemble. C'était sans doute ...

Je m'arrête. Il est sans doute préférable que parle encore au présent, au moins pour le moment.

- C'est sans doute la personne qui m'a le plus compris. J'espère lui avoir apporté de l'aide en retour.

- Il m'a parlé de vous. Vous étiez son confident. Je vous envie pour ça. Il a toujours gardé une certaine distance entre nous. Mais nous n'avions pas besoin de mots pour apprécier la présence de l'autre. Il était le seul ici à avoir ce trait trop rare, qu'on appelle la gentillesse. Ça peut vous paraître stupide, mais il était comme ça. Patient, à l'écoute. Il endurait ce qu'on lui faisait subir sans rien dire. Je doute qu'il en ait gardé une certaine rancoeur, il avait accepté ce monde comme il était. Il vivait de musique et de lecture, toujours à observer le ciel comme s'il cherchait à le comprendre. Je suppose que maintenant, il va pouvoir l'étudier de près.

J'eus un frisson. Cet humour noir faisait terriblement peur à entendre.

- Si tu le souhaites, tu peux passer à l'hôpital. Pour le voir. Une dernière fois.

Je n'étais pas sûr de ce que je venais de dire. C'était sorti tout seul.

- Merci.

Elle se gratta l'oreille, et provoqua en moi un second frisson. Elle eut un petit rire nerveux, qui rendait la situation à la fois horrible et irréelle.

- Je l'aimais, vous savez. Mais je sais très bien que je ne pouvais rien en attendre en retour.

Un gros chat noir vient se poser sur la table basse, et la regarde avec de grands yeux jaunes. Ça résume assez bien ma réaction.

 

                Je me lève lentement et me dirige vers la porte d'entrée. Elle ne réagit pas, elle semble comprendre mon geste. Une fois sur la palier, je me laisse glisser contre le mur et prends ma tête entre mes mains. Une forte envie de pleurer se déverse en moi.

Ils s'aimaient. Ces deux imbéciles s'aimaient. Combien de fois ne m'a-t-il pas parlé d'elle, de son amour qu'il gardait enfermé au fond de lui-même, envers une fille qui incarnait la perfection mais dont il ne pouvait rien avoir. A peu de choses près, elle pense la même chose. Je me sens tellement mal. Ma tête tourne devant tant de gâchis. Toute cette souffrance inutile. Ils auraient pu être ensemble, elle aurait pu l'accompagner jusqu'à la fin, tant de bonheur à portée de main. Si seulement ils avaient pu se comprendre. Se parler.

 

De l'autre côté de la porte, au coeur de l'appartement, je l'entendis hurler de douleur.

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