Auscultare

Publié le par Tmnath

Textes précédents

 


1.

 

Déjà à plat. Je pose mon baladeur sur la table près du lit et retourne regarder le plafond. Il va falloir attendre sa prochaine visite si je veux récupérer des piles. Je pousse un grand soupir, même si ce n'est plus la première fois que ça m'arrive. Ceci dit, je préfère développer ma patience que ma tumeur. "C'est une tumeur bénigne, certes, mais la retirer le plus tôt possible sera le mieux". Rien à foutre, donnez moi des piles. Visiblement, quelqu'un a perçu mon malheur, puisqu'une infirmière introduit dans la chambre Lili, la seule personne capable à cet instant de me sauver. Je connais son visage par cœur, mais le voir s'approcher de moi est à chaque fois un spectacle fabuleux. Elle ne montre aucune pitié ni aucune peur, simplement la bienveillance et l'attention qui rayonnent constamment autour d'elle.

C'est elle qui engage la conversation, ce qu'elle sait faire de mieux :

- Bonjour, Lucas.

Chaque mot sortant de sa bouche vaut pour moi beaucoup plus que n'importe quelle poésie lyrique. C'est sa voix qui m'avait marqué, lors de notre première rencontre. Personne n'a une voix aussi douce, posée, sincère. La voix qui insuffle la confiance avant les mots. Même aux phrases les plus simples, répondre semblait être un exercice de haut niveau. Comment parvenir à égaler tant de magnificence ?

- Bonjour, Lili.

- Tu as l'air d'aller bien, je suis contente.

Phrase à laquelle elle ajouta un sourire dévastateur.

- Je t'ai déjà dit que rien ne t'obligeait à venir me voir tous les jours, Lili. Je veux dire, nous sommes simplement camarades de classe, on ne s'était parlé que deux ou trois fois.

- Tu sais bien que je ne pourrais laisser personne sans soutien, et surtout pas toi.

Il est vrai que je n'avais pas beaucoup d'amis. Bon, sincèrement, aucun. Mais j'avais mon père, ma Lili et mon baladeur. L'équilibre était parfait, j'aimais cette simplicité de vie. Pendant que je me masturbais mentalement sur la qualité de ma situation, Lili approcha sa main de mes cheveux et la passa délicatement parmi ce qu'il en restait.

- Je les préférais quand ils étaient un peu plus longs. Ta crinière flamboyante t'allait quand même bien mieux.

C'est peut-être aussi pour ça que je l'aimais, ma Lili, parce qu'elle appréciait ce pour quoi les autres me rejetaient, mes cheveux. Parfois, on a beau en rire, les roux sont vraiment des parias. Il se peut que ça soit une combinaison de plusieurs facteurs, comme le fait que par exemple je n'écoute pas la même musique que mes camarades de classe. Que je ne lise pas les mêmes livres qu'eux ... enfin, que je lise. D'ailleurs elle et moi sommes vraiment en dehors du lot dans cette classe. Mais elle a eut plus de chance, car en incarnant la bonté elle-même, les racailles infâmes peuplant le bâtiment ne peuvent se résoudre à s'en prendre à elle. Alors ils s'en prenaient à ma couleur de cheveux, à mon aspect chétif ou à ma musique trop rythmée pour eux.

- L'opération est toujours prévue en fin d'après-midi ? demanda Lili, mignonne même en étant inquiète.

- Toujours, oui. Mais c'est une opération de rien du tout, tu n'as pas à t'inquiéter.

- Je le sais bien, j'ai confiance en toi.

Cette saloperie de tumeur au cerveau m'aura au moins permis de voir Lili en dehors des cours. Quelle ironie. En tout cas, on a continué à parler pendant une bonne heure, de tout et de rien. Je me laissais bercer par le son de sa voix. Si j'avais pu, j'aurais été voir l'anesthésiste et lui aurait demandé de garder Lili près de moi à la place de la bombonne de gaz.

Quand je l'écoutais, ce vieil hôpital mal chauffé aux murs stériles se transformait en peinture géante. Je voyais le plafond au dessus de ma tête, mon grand confident ces derniers temps, disparaitre sous des milliers de couleurs, des vagues de bleu et de vert rythmées par sa voix. Mais il était temps pour elle de partir, et pour moi d'aller me faire charcuter la tête. Elle déposa un petit baiser sur ma joue et fila d'un pas léger, en me jetant un dernier regard plein de tendresse depuis le couloir. Je brûlais à l'intérieur, j'avais la force de gravir cent montagnes et de rallier New-York à Brest à la nage, à une main et avec les jambes liées. Je divaguais, mais c'était simplement dû à l'anesthésie.

 

Lorsque je me suis réveillé, ma chambre était plongée dans le noir. Il n'y avait personne. Un peu de lumière filtrait sous la porte, me permettant de distinguer deux ombres. Histoire d'éclairer les ténèbres ambiant, j'ai attrapé mon baladeur, fidèle au poste. Lecture aléatoire, les écouteurs vissés sur les oreilles. Rien. Je frappais doucement l'appareil, il était capricieux ces derniers temps. Toujours rien. J'avais pourtant souvenir de Lili me donnant des piles neuves avant de repartir, plus tôt dans la journée. Raaah, fait chier. Je lançais le baladeur vers la table, qu'il manqua pour aller s'exploser sur le sol. Il avait désormais plus l'aspect d'un puzzle qu'autre chose. Merde, merde, merde !

Je n'ai pourtant pas eu le temps de le ramasser, mon père et Lili sont entrés dans la pièce. Une décharge électrique me déchira la colonne vertébrale. Lili pleurait. Mon père avait un air sombre et ne laissait rien paraitre sur son visage, mais derrière lui, Lili pleurait. Je restais calme pour ne pas paniquer et me laisser poignarder par l'image de la plus belle fille du monde en larmes. Je suppose que cela me concernait. L'opération s'était mal passée ? Je me disais ceci, et pourtant mon corps semblait entier, malgré un léger mal de tête, tout était en ordre.

Mettant fin à mon questionnement, mon père me donna un document. Il semblait avoir été imprimé récemment et rapidement, sans attention porté à la mise en page. Je débutais la lecture pour avoir enfin des réponses à mes questions.

Un mot me sauta au visage. Je lâchais la feuille, qui tomba sur mon baladeur brisé.

 

La tumeur était plus grosse que prévu, et en voulant l'enlever, les chirurgiens avaient abimé la partie de mon cerveau relative à l'ouïe.

Je tournais lentement la tête vers Lili. Son visage, déformé par les pleurs, était terrible à voir. Sa bouche était obstruée par les larmes et elle articulait des sons que je ne pouvais plus entendre.

J'allais mourir, mais j'étais déjà seul dans les ténèbres.

Publié dans Écriture

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Kahlan 10/08/2010 15:17


J'aime beaucoup, il faut dire que j'adore les nouvelles.


Margot 03/08/2010 23:58


Mouais, je préférais Joe Strummer, parce qu'avec trop de Ian Curtis, tu finis par t'ouvrir les veines --'


Margot 03/08/2010 23:48


Très beau texte...
Et à quand les anti-dépresseurs?! :)


Tmnath 03/08/2010 23:52



Quand est-ce que je les arrête, tu veux dire ?



Xawow 03/08/2010 23:12


I love you


Xawow 03/08/2010 20:44


Que dire à part Wouah !
Je suis sur le c*l, tu écrirais un livre dans le même état d'esprit que ton billet et je te l'achète !
Ton prochain billet sera dans le même style ou non ?


Tmnath 03/08/2010 21:09



Ouep, dans le même style.